Blocage, déchets et souveraineté littorale

Blocage, déchets et souveraineté littorale : cartographie symptomatique de l’extractivisme ordinaire à Bocas del Toro (Panama)

Auteur : Mercedes Dekeyser, doctorante affiliée à l’Université Catholique de Louvain (UCL), au Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP) et à l’Institut d’analyse du changement dans l’histoire et les sociétés contemporaines (IACCHOS). Aka Les Plasticien’n’e’s de surface

Chiriqui, Bocas del Toro, 1novembre 2023

des barrages

« Blocage, déchets et souveraineté littorale » propose une analyse des dynamiques d’extractivisme ordinaire à partir d’une enquête ethnographique menée dans la province caribéenne de Bocas del Toro, au Panama. Historiquement marginalisé dans l’espace national, ce territoire est soumis depuis plus d’un siècle à des régimes extractifs pluriels et imbriqués : exploitation minière (cuivre), agro-industrie bananière (notamment Chiquita), tourisme de masse, mais également production épistémique exogène (présence ancienne du Smithsonian Institute). Ces formes d’appropriation coexistent avec des tactiques discrètes, souvent invisibilisées, de résistance et de réappropriation des espaces littoraux par les populations locales.

L’étude se focalise sur quatre plages situées entre la ville de Bocas Town et la plage de Bluff -point d’entrée historique supposé de Christophe Colomb en 1503, et lieu d’ancrage symbolique du nom colonial de l’île (Colón).

Ces plages sont analysées comme des scènes conflictuelles, où s’articulent dépossession foncière, production de valeur, usages différenciés de la nature et résistances vernaculaires. L’enquête met en lumière les tensions générées par la privatisation illégale du domaine public maritime (pontons, clôtures, signalétiques dissuasives), la bétonisation accélérée du littoral, l’érosion côtière, ou encore l’appropriation des savoirs autochtones par des institutions étrangères.

L’analyse porte une attention particulière aux pratiques de détournement des déchets, envisagés non comme simples résidus mais comme vecteurs d’actions politiques ordinaires. Ces objets, à la fois matériels et symboliques, sont mobilisés dans des tactiques de blocage : buttes végétales pour contrer l’érosion, empilements dissuasifs pour décourager les touristes, ou délimitations informelles d’espaces communautaires. Ces gestes, loin d’être anecdotiques, traduisent une lecture fine des rapports de pouvoir et participent d’une écologie politique des marges.

Cette approche s’enrichit par ailleurs d’un dialogue avec trois œuvres d’art locales, anonymes, qui mobilisent elles aussi les déchets comme matière critique et expressive. Ces productions esthétiques, inscrites dans les luttes territoriales contemporaines, permettent d’explorer les imaginaires post-extractivistes qui émergent à partir des pratiques vernaculaires et de la mémoire environnementale.

L’analyse s’articule à deux échelles :

1. L’échelle micro-littorale, à travers une ethnographie des gestes de résistance liés aux déchets et aux pratiques quotidiennes de blocage ;

2. L’échelle régionale et nationale, via la mise en relation avec les barricades dressées sur le continent par les communautés autochtones de Bocas del Toro, notamment en octobre 2023 et mai 2025, en réaction aux politiques extractivistes de l’État.

L’objectif est de penser le blocage -dans ses formes explicites (barricades) comme dans ses expressions latentes (appropriations littorales, gestes artistiques, détournements de déchets) -comme une tactique de souveraineté territoriale et une voie d’élaboration d’alternatives au paradigme extractiviste. À travers cette cartographie symptomatique, le littoral apparaît non comme une marge passive ou un espace de loisir dépolitisé, mais comme un territoire-source de luttes écologiques et politiques, où l’ordinaire devient résistance.

Bibliographie sélective 

Cette recherche s’inscrit dans une approche croisant l’écologie politique, l’anthropologie de la matérialité, les études décoloniales latino-américaines, et une attention particulière aux pratiques artistiques dit de « street art »Elle contribue à penser les résistances non comme des oppositions spectaculaires, mais comme des tactiques ancrées dans le quotidien, les gestes, et les matériaux les plus banals -ici, les déchets.

Schruder

Pruvost, G., « L’extractivisme ordinaire ou l’invisibilisation politique de la subsistance », dans Mouvements, n°103, 2020.1. 

Haraway, D. (2019). Staying with the Trouble.

Ferdinand, M. (2019). Une écologie décoloniale. Penser l’écolologie depuis le monde caribéen.

Douglas, M. (1966). Purity and Danger.

Stengers, I. (1997–2003). Cosmopolitique.

Liboiron, M. (2021). Pollution is Colonialism.

Escobar, A. (2008). Territories of Difference.

Tsing, A. (2015). The Mushroom at the End of the World.

Puig de la Bellacasa, M. (2017). Matters of Care.

Papin, P., & Candau, J. (2022). Écologies sensibles. Pour une anthropologie des mondes fragiles.

Objets symboliques du quotidien, la chaise, où je me pose, pour discuter, le pneu, qui déclare sa flamme résistante à l’extractivisme

les photographies sont issues de diverses terrains, tant il semble que la route des déchets et les chemins vers l’émancipation se croisent, s’ils ne se superposent.

Barrages contre l’extractivisme et la Mort du Vivant

Panama, Santiago, Octobre 2023

Belgique, Bruxelles, décembre 2025

Faire Barrage : Bien vivre, bien jeter : Communalidad

Le déchet

“Nous sommes un puzzle”

Alebardo
cacique, Bocas del Toro
Picture of a person typing on a typewriter.

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