Résilience en bande organisée

2019

C’est au pied de ce mur … que dorment les « Go-To-Chance » du Quai Q. Au fil du temps, ils disparaissent, souvent par deux, trois maximum, ou seul, enfin à l’Eldorado ; UK. Le Quai Q est la base, le Q-G. Le jour, la salle polyvalente est ouverte, pour y manger, jouer, discuter, boire un thé. Autour, se so,ntn logées des infrastuctures de soutien. Parfois, quand on entend « DJJJJiiiiiiiiibRRRRRRiiiiiiiiiiiiiiLLLLLLL ». (Quelque chose comme ça), on sourit et crie victoire. Ce cri de joie signifie qu’un Go-To-Chance du Quai Q a réussi ! Sur le petit gazon au pied du mur, la nuit, sa place était déjà prise. La vie se déroule, « normale », jusqu’à ce que …

Le Quai occupé par (une partie de) la bande

La fin des haricots. Tandis que l’automne arrive doucement, au loin, une grue gigantesque d’apprêt à placer le pont. Nous sommes sur une zone d’occupation temporaire (« ZOT » en belge^^). Le Quai, géré par une association flamande, a permis l’occupation de plusieurs lieux de fêtes, mais aussi d’un salle polyvalente couverte et ouverte aux sans abris. Le Quai est en effet situé entre le parc Maximilien, QG des « Go-To-Chance » et divers organismes de soutiens (MSF, MdM, cuisines, …)

Mon camping-car est le lieu où les témoignages se récoltent à la pelle, je dessine beaucoup pour suivre le rythme, parfois 10 heures par jour … Par ailleurs, les récits « ne sont que » des histoires.

L’histoire d’Ahmed, qui dormait sur un perron d’un immeuble de Word Trade Center (WTC) à la Gare du Nord est de celle-là. Plusieurs personnes ont assisté en direct « au meurtre » du SDF, et j’ai donc dessiné plusieurs versions de la même histoire … qui se termine une fois encore au palais de Justice de Bruxelles quelques mois plus tard…

Illustration pour VSP Voix Sans Papier

Les manifestations pour le Soudan

Ma rencontre avec « le Soudan »s’inscrit dans le mouvement de mobilisation populaire d’hébergement de la « Plateforme Maximilien ». Notre collectif bruxellois décide d’accueil quelques migrants … Nous rencontrons deux jeunes hommes qui arrivent du camp de Calais « The jungle »). L’un d’eux se vante d’avoir tenu la jungle malgré les feux et le lacrymo jusqu’à la fin…C’est le même qui organise en loucedé un regroupement amical : une semaine plus tard, nous sommes 11 belges et 11 soudanais à vivre ensemble, out plutôt sous le même toit. Finalement, 12 expulsés de cette maison collective s’installeront en septembre 2018 sur le « Quai Q » et dans un squat « Soudani House » à quelques encablures. Le quai est alors en stand by, la zone d’occupation est précaire car elle s’inscrit dans un grand projet de revitalisation du quartier Nord… Cependant, l’occupation est légale et les relations avec les services communaux (police, sanitaire, …) efficace grâce au collectif de gestion (composé de jeunes flamands de la classe bourgeoise, instruit et « progressiste ».

La majorité des jeunes hommes*** de ce groupe mettra plus ou moins deux ans à atteindre le Royaume-Uni. Aucun n’a demandé asile en Belgique, certains ont déposé leur demande en France, quelques années plus tard… Nous arrivons sur le Quai en septembre 2018, nous y passons l’hiver, et puis le printemps arrive …

***Ce sont en effet des jeunes hommes qui migrent .du Soudan, les femmes sont très rares, plus rares que dans d’autres communautés, érythréenne, par exemple.

Depuis le vendredi 14 décembre, le peuple soudanais se soulève contre la dictature du Général Omar El-Bashir et son régime islamiste radical. L’élément déclencheur : la pénurie de farine, d’essence et de liquidités, qui s’accompagne d’une chute de la valeur de la monnaie, d’une inflation de plus de 70 % (où le prix du pain a triplé en quelques jours dans plusieurs villes). Mais ce n’est pas l’objet principal de la révolte. La situation économique et politique s’est détériorée ces dernières années : d’un côté, la pauvreté est de plus en plus répandue alors que la bourgeoisie du régime s’enrichit, et d’un autre côté le parlement cherche à modifier la constitution pour permettre à Omar El-Bashir de se présenter aux élections de 2020 après 31 ans d’exercice du pouvoir. La révolte se faisait sentir depuis quelques mois dans le pays. Les milices du gouvernement (Rapid Special Force, notamment responsables des meurtres de masse au Darfour) ont fait des raids au mois d’octobre dans les quartiers périphériques de Khartoum, passant à tabac des jeunes et leur rasant le crâne, pour rappeler que toute volonté de se rebeller serait réprimée dans la violence. Source : https://lundi.am/Soudan-la-revolution-jusqu-au-bout

La diaspora soudanaise en « Go-To-Chance » ou en « immigration » en France et en Belgique se mobilise d’une façon extraordinaire. A Bruxelles, le groupe organise sur le quai une manifestation le 30 juin 2019, manifestation à vocation internationale lancée par la révolution soudanaise. Le téléphone fait le reste ! Sans que je ne comprenne vraiment comment, ils parviennent à faire venir une sono, un groupe de musique, à peindre des slogans sur des palettes, … Ils, nous serons des centaines !

affiche du Comité révolutionnaire du Quai.

Des centaines de personnes sont venues. Une manifestation organisée par des personnes en migration, sans papier, sans contact en Belgique, sans argent, sans maison, sans famille. Mais une ambiance pagnifique. Ci-dessous, son prénom m’échappe, LA cuisinière du parc Maximilien.

Life would be so boring without us

Us

Us

Oscar. Le plus jeune habitant (par intermitence) du Quai, en costume pour fêter la régularisation d’une jeune homme soudanais, la coqueluche du village, et c’est mon fils. Le plus fantastique garçon de la Terre.

Fragilité du « nous ». La fragilité du nous est l’opportunité en anthropologie de travailler avec plutôt que « sur ». Mais le fil est ténu. L’ethnologue est comme un funambule entre sa méthode à utiliser pour rester scientifique, et les liens avec le terrain qui pèse et négocie, sur base de ce nous, notre projet et le déforme, voire le remplace.

La manifestation de la vérité

J’ai beaucoup, beaucoup appris à vivre avec ces personnes soudanaises en migration, qui m’ont fait l’honneur de partager la maison collective à saint Josse en 2017-2018, et « notre Quai ». Et j’ai perdu, aussi, des aprioris et ignorances. Je me suis baladée à Derby, une ville anglaise, touriste, quand j’ai entendu « Hé! Mercedes !!!!! ». Sur le perron d’un salon de coiffure, un de ces jeunes hommes, une paire de ciseaux en main. Et de m’inviter à souper, en compagnie de Tabah, un autre voisin du Quai, et de m’inviter un autre soir à une soirée soudanaise pour un délicieux repas, et moi, une fois encore, de me retrouver avec des dizaines de Soudanais, souvent du Darfour, dans une grande salle, timide, la main dans un plat garni d’un délicieux repas. Bruxelles, Calais, Rouen, Saint-Gilles, Derby, les chemins de l’amitié sont toujours surprenants, la chance de l’inhabituel et de l’inattendu. ils ont donc atteints, UK, le rêve de Calais.

à priori, on minimise la capacité des humaines à créer des bulles de sécurité, même dans les lieux les plus insécures : espace de résilience
Le drapeau anarchiste flotte sur Karthoum
Mouvement anarchiste au Soudan, image du site fb.

La rencontre avec des libertaires soudanais a été l’occasion de décoloniser ma pensée. Tandis que je me croyais spécialiste du mouvement, je me rends compte que je suis spécialiste du mouvement dans sa sphère européenne et américaine. Oups l’ignorance eurocentrée … Ça m’a permis de découvrir comment le mouvement anarchiste européen avait été perçu par les nations colonisées au XIXe siècle, son « âge d’or » et comment la pensée anarchiste avait été adaptée à leurs situations pré-coloniale : l’anarchisme non occidental rencontre parfois des sociétés elles-mêmes sans état, ou anticolonialiste … En face, la colonialité de l’anarchisme occidental (« gauchisme blanc ») ne permet pas la rencontre des continents, du « Pont » et de la « Cale », du Colon, et du Colonisé. L’anarchiste colonisé est patriote par révolte contre la colonisation subie, son espace dominé, son identité volée : il défend son territoire agressé. Et ceci entre en conflit avec « L’Internationale » occidentale, une Terre prolétaire sans frontière. Bref. Il est temps que je vous résume « Afrique anarchiste, ou que vous alliez le lire (édition Karthala). Les sources sont manquantes, comme toujours quand il s’agit de décrire et de comprendre la vie passée du colonisé. La Colonie s’emploie à détruire la culture, à effacer ses traces. Histoire d’os aborde cette question, en passant par l’archéo-anthropologie, sur un site au Nicaragua, El Palmar, et son guide. La part manquante du colonialisme… Très visible aussi chez Los Cogelones.

Afrique anarchiste

Lock down

Lockdown : confinement et gestes barrières.

repas de pandémie. Le Quai K tout entier est devenu un espace confiné. Plus personne à part nous n’y pénètre et habite. Les premières semaines, ce sont les voisins qui distribuent des repas aux habitants du Quai. Nous sommes très en forme, le soleil est chaud, les nuit sont paisibles. Paradoxalement, le lockdown est une chance, aussi parce qu’elle suspend le Go-To-Chance. il oblige à se poser et à profiter du temps passé ensembles.

Art

La beauté habite le Quai K, les artistes, dont le collectif HMI, viennent régulièrement y travailler.

La première photographie est de HMI, aussi